8 octobre

 

 

 

 

PARFAIT

 

 

Une seule certitude, chevillée non seulement au corps mais à tout ce qui nous fait « nous » :

je ne veux pas te perdre. Je ne peux supporter l’idée de laisser mourir, faute de le nourrir ce rapport privilégié que nous avons tissé, comme malgré nous, dans la confusion maladroite de nos projets vacillants, pour donner des noms à l’impossible, lui chercher une forme repérable dans le répertoire des relations excentriques.

 

Faute de savoir aussi nommer ton sentiment, tu voulus faire de moi, tour à tour et cumulativement, ta « masseuse-peloteuse » spécifiquement dédiée ; ton anus singulier ; ton phénoménal griffon : pièce d’exception à exhiber, cuisses ouvertes, boule dardée, fente béante - invitation privée pour architecte savant ou amateur expert !

J’ai résisté, lasse de tes errements, de la reproduction de tes échecs antérieurs, quand ma vie, à cette heure, attendait autre chose que je sentais pouvoir jaillir du plus profond de nos deux accords.

 

Plus que tout, je ne voulais pas faillir à la noblesse que je nous savais élire l’un dans l’autre. L’esthète que tu es ne pouvait mener à l’orgie qu’une colombe en laquelle tu voulais éveiller la furie. Tu parlais d’étude et de recherche…

A force d’être répétée, cette invite, aberrante quand elle frappe pour la première fois l’oreille, finit par rendre un son familier : l’idée, passée par toutes tes gammes vocaliques, avait été domestiquée, la chose devenait concevable. Charmeur de serpent, Fakir !

Les solitudes du désert ont rempli les yeux de tes ancêtres, Tu possèdes cette force de suggestion qui accompagne toujours les êtres de grande affirmation.

 

 

Mais la réalité du lieu, peuplé d’une médiocre banalité, ne pouvait satisfaire l’exigence d’absolu de mon acquiescement fantasmatique. J’avais trop rêvé ces scènes enfant… je les voulais plus belles…  parfaites.

 

Je sentais trop aussi, combien une part de ton inconscient moral m’y tendait un piège fatal.

La seconde fois, contrairement à tant d’autres qui se donnent en dépit d’eux-mêmes, pour satisfaire aux monstrueux caprices de leur aimé, de toute la vaillance de mon désir, je signifiais mon refus :

 

- « Tu vas me perdre, Yves… »

 Tu osas répondre :

- « Eh bien, soit ! »

 Comme la pièce d’un pari que l’on jette en l’air et qui retombe lourdement sur le sol en portant le poids d’un choix qu’on a trop de peine à assumer…

 

Mon regard devint noir,

Combat de volontés et d’idées charnellement incarnées. Combat de Titans…

 

Tu me raccompagnas, fatigué de la lutte… Tu prononças l’Adieu.

 

 

Avant même mon arrivée, place Molière, ton ventre, pourtant, te signalait l’erreur. Mais, dur à la douleur, payant comptant le prix du plaisir, tu assumais les désordres que suscitaient dans ton corps tes faims caligulesques de moi.

 

Il fallut quelques jours.

Il fallut la nuit dans une chambre royale de Tours où tu partis sans moi ; ma froide lucidité en sortant de ce cours de danse où mon cœur, une heure durant, de pleurs ininterrompus, avait suinté. Tu m’avais donné, un jour de confidence, ton mode d’emploi : incapable toi-même de rupture, tu devenais toujours assez insupportable pour mener l’autre à te rejeter.

 

Je dénonçais ta ruse. Tu testais ma résistance, sûr de gagner à tous coups puisque, jamais, je n’aurais dû entrer dans ta vie.

 

Il fallut un double panier digne des chaperons des contes d’Andersen - le tien de tomates anciennes, le mien d’anarchiste a.m.a.pienne ; il fallut Rilke ; le galbe de mes jambes dans le parking St George ; la vulgarité des invités d’un anniversaire aux Chandelles que la fée des lieux avait sciemment désertée.

Il fallut encore ton appel des bouquinistes de Cannes, hésitant devant les contes érotiques de La fontaine ; la maladresse avec laquelle tu t’ingénias à ce que je ne t’accompagne pas à une performance que tu avais pourtant programmée : ces lumières dans la nuit quand tu hurlais ta colère et que je t’avouais, cinglante, être lasse que tu ne m’appelles que pour tâcher de me mêler à d’autres.

 

Roch Ha-Shanah, la nuit de l’Eclipse, m’offrit ta première paix d’aimant :

Pour ces fêtes, pour ce nouvel an, le cap de ton désir abandonnait les sueurs borgnes des Chandelles. Tu avais compris, ou du moins, tu respectais cet instinct construit de toute mon expérience de femme qui me faisait sentir que notre histoire, à ce moment, appelait autre chose.

 

Chacun a la valeur qu’il se donne. C’est à cette hauteur qu’il rencontre ses pairs. Je ne voulais pas être ton ennemie mais garder intacte la pureté de notre réciproque dévotion.

 

Comme l’aigle qui ouvre son aile pour en faire un manteau de plumes à la mangouste que son bec aurait pu dévorer, complices, attentifs et respectueux, nous nous sommes aimés.

Sans cette mélodique succession émotive, qui peut dire que la source se serait enfin, en moi, déclenchée ? Empalée, je m’emballais sur ta butée ; l’éponge du Col, gorgée du liquoreux plaisir coula en FLEUVE sur ton large bélier.

 

Toi qui honores les vierges, tu fus là mon premier.