27 juin

Parenthèse d’un bel orage: je m’autorise un souffle vers toi
-  le temps d’un éclair -

 Le tonnerre et la bourrasque sont mes éléments !

 

 

 

L’ART ET LA MANIÈRE

 

 

 

J’ai rangé mon appartement, fait le ménage dans ma vie et retrouvé cette carte du restaurant de notre premier rendez-vous, un autre jour de pluie…

 

Ramulaud : tu tenais absolument à ce que je garde la carte… Etait-ce la générosité du connaisseur qui apprécie de partager en simplicité une bonne adresse, ou le « faute de mieux » de l’homme qui ne pouvait rien offrir d’autre que ces quelques heures ?

 

Ce jour-là, ton appétit prit pourtant une toute autre dimension. Tu disais vouloir acheter la grande toile expressionniste qui trônait à ma droite : une pièce de volaille sanglante, clouée au mur, les pattes en l’air… [Le symbole est trop gros, l’effet presque cocasse, mais je n’invente rien !]

 

La patronne t’annonça la mort de l’artiste : l’affaire serait éventuellement posthume, rien ne dépendait plus d’elle.

 

Ma position tronquant la perspective, je restais réservée sur la qualité de l’ensemble, mais affirmais n’avoir que dédain pour les deux petits tableaux qui l’entouraient : j’avais mieux à la maison !

 

Cher Yves,

Tu t’annonçais en amateur d’art, collectionneur de coups de cœur en coups de tête. Je nous imaginais dans les squats et ateliers d’artiste. Je pressentais la force des émotions comme celle des désaccords, mais je n’avais pas peur : j’aurais appris à comprendre ce qui te plait, sans perdre ma foi…Tu m’aurais grandi de ta culture visuelle, j’aurais peut-être troublé quelques-unes de tes hiérarchies…

Tu as composé la décoration de ton appartement-musée, pièce par pièce, chaque objet consciencieusement élu comme les notes d’une mélodie : je retiens l’enclume d’un autre âge ; les deux totems gigantesques, symboles de fertilité de tes deux amours sacrées et le lit mortuaire… Je nous imagine là, étendus, lorsque nos corps seront ridés et nos vies fatiguées par l’impossible amour -  ta main enfin dans la mienne et nos souffles mêlés…

 

[Rengaine, refrain, litanie : les mots s’usent quand ils ne rencontrent pas l’écho de leur destinataire. Je perdrai un jour le sens de ma parole vers toi, serai-je guérie alors, ou mutilée ? L’alternative est physiologiquement fausse : l’un n’exclut pas l’autre !  < Mais je déraille et m’éloigne.]

 

Tes achats sont des investissements esthético-financiers : tu les veux instantanément réalisables, convertibles en argent frais, comme la table de Jean Prouvé sur laquelle tu reçois tes invités - espèces sonnantes et trébuchantes !

 

 

Mes achats sont des rencontres, pas tant avec les artistes qui les ont créés qu’avec ce qui, à ce moment précis de leur évolution, a produit ce qui m’émeut si viscéralement, que l’acquisition en devient évidente, parce que la vie n’offre pas deux fois ces occasions-là : le support de l’émotion peut être détruit ou partir ailleurs. La rencontre est exceptionnelle. Honorer l’occasion en la saisissant rattrape tous les demi-moments, les loupés et les compromis de la vie.

 

 

J’ai saturé mes murs des expressions de mon intimité mentale peinte par d’autres : extériorisation manifeste de mes méandres intérieurs.

Ces artistes, ces femmes et ces hommes, qui ne m’ont jamais prise dans leurs bras, qui ne m’ont jamais vu pleurer, hurler, gémir, souffrir et rire et danser et interroger les énigmes de l’existence, ces hommes et ces femmes, tout absorbés par leur égotisme, ont pourtant rencontré l’écho de mes voies ; ma perception de ces toiles me le confirme. Peut-on trouver plus forte analogie avec l’illusion de la communication amoureuse ?

 

 

… La rencontre amoureuse comme paradigme du coup de foudre esthétique …

 

 

Cela a sans doute déjà été dit, et tu aurais su me préciser par qui… mais j’envoie cette lettre dans le vide de ton placard, et m’estimerais encore heureuse si elles ne me reviennent pas toutes, un jour, en boomerang haineux et FIN de non recevoir.

 

 

J’ai reçu quelques cadeaux d’artistes : une prof de philo de lycée à qui on accorde des facilités de paiement sur un an et que l’on vient livrer en personne reste une cliente, mais les œuvres que j’héberge y furent déposées comme on mène, en temps de guerre, un enfant dans un refuge avec le sentiment qu’il y sera bien.

En découvrant la hauteur sous plafond, l’exposition nord et les quelques autres pièces de « ma » collection, une complicité fugace s’est toujours installée : le peintre du grand nu féminin à lunettes, dans ma chambre, a même voulu m’acheter deux de mes tableaux et le régule faustien dans l’alcôve !

 

 

Ephémère fraternité,

Respectueuse attention,

Sentiment aussi, avec ces artistes inconnus, que, sans savoir le sort que le devenir réserve à nos pulsions créatrices, il est profondément doux de se voir ainsi rassemblés dans le bric à brac d’un salon qui hésite entre l’antre de sorcellerie et le radeau de l’aventure…

 

 

Ces œuvres sont miennes, non seulement comme Aznavour eut le culot de revendiquer siens ses cheveux - puisqu’il les avait payés ! - mais, par ce bout de leur histoire qui parle (aujourd’hui) de moi, quoiqu’elles me survivent et poursuivront leur route… comme les toiles des années 50 de mon grand-père, ces Petites-femmes si sensuelles, si élancées, aux attaches si fines, aux ports de tête si altiers, tellement inspirées de la beauté de danseuse que fut ma mère… La beauté du modèle s’est déjà envolée et bientôt le peintre ne sera plus, mais elles continuent d’inspirer l’érotisme de ceux qui les côtoient : présence fascinante, proximité influente, contact décisif des œuvres, dans leur matérialité de production !

 

 

Tu peux imaginer - à supposer que tu aies encore envie de me lire - comme j’ai pu être blessée par ta cinglante remarque sur ces gens qui « n’ont pas les moyens d’acheter de l’ART et feraient mieux de s’offrir un beau poster du Cri de Munch… »

J’ai avalé la couleuvre avec un calme faussement olympien, j’ai même trouvé assez de dégagement pour traduire, sans que ma voix ne s’étouffe, ta pensée jusqu’à ses ultimes conséquences : «  plutôt que tout ce que tu vois autour de toi » que j’ai ponctué d’un sourire de marbre, trop poli, qui ne me ressemblait pas. Et je t’ai écouté, en silence, le poignard dans le cœur, parler de tes stratégies d’achat et de transmission, non seulement à tes enfants - ce qui est légitime - mais à… ta «girlfriend»  - Ce que je n’ai pas à entendre d’un homme qui entre chez moi avec tes intentions !

 

 

J’ai de nouveau cette même brûlure de douleur au plexus quand je frappe ces mots sur mon clavier. Comment ai-je calmement laissé dire ? Comment cela a t-il pu advenir dans mon salon, toi, assis dans le fauteuil de ma grand-mère, et comment puis-je perdre encore mon temps et galvauder mon désir à t’écrire, pire, à t’espérer ? Trois jours plus tard, au téléphone, tu as parlé de culpabilité : si j’ai bien compris, c’était ta façon de venger, à mes dépens, l’affront que ton retour ici signifiait à tout ce que tu t’étais promis ailleurs.

 

 

Tu étais revenu parce que, comme moi, durant ce mois de silence, tu n’avais cessé de penser à nous. Tu es revenu par respect pour la beauté et la profondeur de l’élan qui nous a foudroyés, pour qu’il ne soit pas dit que tu m’aies méconnue et éconduite sans honorer ma féminité. Mais tu as dit aussi être venu pour tâcher de mieux en finir, pour me prendre « totalement », une fois, et m’effacer sans inaccompli. Cependant, tu devais être mécontent contre toi, mécontent de cette tactique puisque, renfermé sur toi-même, tu n’as trouvé que ces mots de bailleur de fonds goujat, étranger à mon univers. D’ailleurs, après cet intermède, je t’ai reconduit à la porte… Tu y serais resté si tu ne t’étais ravisé.

 

 

Quel contraste avec la première fois où, pénétrant chez moi, tu t’étais assis à la tête de mon immense lit, ébahi, calme et joyeux, étonné d’être si bien dans mon décor, toi, si difficile en lieux :

 

 

« Regarde comme je suis heureux »

M’avais-tu dit alors.

 

 

La magie de mon désordre avait trouvé grâce à tes yeux… C’est toute la différence entre l’innocence de la découverte amoureuse et le venin de la culpabilité qui t’a fait me blesser.

 

 

GALERIE DES MÉANDRES
Mon art contemporain
1993-2009