21 avril

 

 

 

TORT

 

 

 

 

Bien sûr, j’aurais pu fuir dès la fin du premier mois, dès que  tu as signifié ta préférence en me parlant d’Elle alors que tu la protégeais de « notre » vérité. J’aurais tourné les talons comme je l’ai toujours fait, par solidarité féminine. Peut-être aussi par instinct d’évitement de la douleur, puisqu’à ce jeu, il y a toujours une perdante et que je prenais clairement le risque que ce fut moi…

 

Pourtant je n’ai pu te dire « Adieu », j’ai même retiré mon gant pour prendre congé et tu ne t’y es pas trompé : ton sourire fut gourmand et joyeux. Sans doute pressentais-je ce que, malgré tout, je ressens encore, même si je ne sais comment le réaliser :

Tu es un cadeau de la vie.

Je t’ai attendu longtemps.

Se joue dans mon rapport à toi quelque chose d’essentiel

 - je te l’ai d’ailleurs répété, bien plus tard, sur mon lit.

 

Mais l’abîme ne cesse de se creuser.

Aurais-je été aussi choquée par les propos de ce gynécologue, si je n’avais senti que tu méprise la beauté de mon amour, en me cantonnant aux cabrioles du « démon de midi » ?

 

Fallait-il que je me sente bien seule pour oser un tel ultimatum !

Renonçant à l’espoir de Ta promesse, alors que tout mon corps t’appelle toi, j’ai réagi en femme outragée, et j’ai assumé la solitude dans laquelle ton reniement me laissait. Ou plutôt j’espérais que tu me ferais le cadeau d’essayer une fois de confondre nos corps sans retenue  parce que, ce jour-là, nos dates étaient mêlées… Et de laisser faire la vie, le jeu de la chance, cœur contre cœur…

 

Lors des premiers mois, quand j’ai cru que ta réserve venait de l’accident qui t’aurait émasculé (puisque tu m’avais parlé de ton horreur de pisser par des tuyaux !), je sentais pouvoir t’aimer malgré tout. J’inventais une érotique dont la sensualité aurait su te ravir : j’imaginais des baisers.
Le monde des caresses est infini, le corps entier, une plaque sensible et vibrante… La profondeur de la jouissance est fonction de l’intensité psychique de la relation.

 

Me croyant magnifiquement aimée - tes mots d’alors l’attestaient - je n’avais peur de rien : tout était et serait beau… J’aurais accepté de jouer la Karina d’Une femme est une femme, si ton regard n’avait pas quitté le mien pendant que des géniteurs choisis par toi, ou moi, auraient œuvré pour m’enfanter.

 

En revanche, me proposer de te mêler à d’autres parce que tu es toujours attaché à Ton autre… C’est marqué dans la chair que je vais porter ta fidélité à Elle ! Pire concession que celle que la polygamie impose aux musulmanes… Mon amour est trop exclusif pour cela.

 

 

Merci, toutefois de la belle générosité avec laquelle tu as dit vouloir « adopter cet enfant pour le mettre à l’abri du besoin » et « m’aider » quoique « tu ne serais pas présent ». Attentive aux nuances, la femme écoute et s’interroge : est-ce le collectionneur de comportements insolites qui investit ? Ou la vérité d’un amour (malmené par mon impatience) qui hésite et balbutie… ? Mais déjà tes mots ne furent que l’émoi d’un instant... Les miens te demandant la chance d’un enfant prolongeaient ta promesse en même temps que la femme de 41 ans gagnait du temps pour t’attendre.

 

Toujours est-il que d’égratignure en égratignure (d’autres disent de couleuvre en couleuvre), mon corps s’est refermé, et parce que, tel un adolescent buté, tu voulais, toi, continuer à jouer, il y eut cette scène de femme offusquée qui frappe du regard et des mains pour signifier la limite interdite. Elle frappe pour apprendre les bonnes manières, elle frappe celui qu’elle identifie, à ce moment-là, comme un malotru et un corps étranger. Fallait-il que ma confiance en nous aît été abîmée !

 

Monsieur, je ne peux t’offrir les délectations sans gène du coït lunaire que dans le sentiment de l’absolue complicité…

 

J’ai donc eu tort.

Tort de parler de mes peines d’amours passées pour expliquer ma fragilité et mes craintes - puisque c’est au détour d’une remarque que tu pris mon stylo pour dessiner sur le set en papier les deux lignes décalées qui signifiaient qu’une autre était là et continuait de tracer avec toi son sillage alors que notre rencontre étirait en parallèle un trait de la longueur d’un maigre centimètre…

Tort, pour te rassurer, de laisser parler mon désir, dans la suite des messages échangés pendant ce W-E de Pâques, égarée avec un autre, sur ces plages, loin de toi…

Et ensuite…

Tort d’incendier le statu quo de la promesse.

 

Plus encore, j’ai tort aujourd’hui de sentir mon amour humilié alors qu’il y a seulement un homme qui aime tendrement ailleurs et qui, en moi, ne voulait que la sorcière aux doigts de fées… Quoiqu’il eut les paroles qu’on réserve à une épousée.

 

Je te le redis : chaque femme se sentant en confiance, si elle te désire véritablement, peut tout offrir : Ange et Démon… J’envie la part de l’Ange, je regretterai celle du Démon. Mais je ne peux vivre plus longtemps dans l’ombre, telle une doublure : mes désirs s’y déforment. La lettre du Virage n’est pas moi… pas encore !