19 avril
 (A lire en « frère »…)

 

 

À LA RECHERCHE DES TRAUMATISMES PASSÉS

 

Lettre où je parle d’un autre pour parler de nous

 

Il fut mon voisin, à l’époque où, encore mariée, je résidais rue Émile Dubois. Pendant des mois, nous échangeâmes fort poliment des « - Bonjour… / - Bonjour ! » par l’embrasure de sa fenêtre.

En trois ans, je le croisais dans l’ascenseur pour la première fois, le jour de ma nouvelle vie de femme séparée. Mon parfum cristallin embaumait. Il disait reconnaître ainsi la trace de mes passages - fin limier au nez mignon, il effleura de son museau mon poignet comme pour mieux s’assurer de l’identité de sa proie. Je l’invitais le soir même au théâtre où nous n’allâmes pas.

 

Il fut mon voyage à domicile, la première esquisse du crissement vaginal, fêté comme il se doit, à l’étonnement du prince, en robe longue et chandelles, sur la terrasse.

 

Deux épidermes qui se plaisent.

Deux têtes qui s’émeuvent et n’en reviennent pas de la simplicité du bonheur.

Ces mots sont ceux de tous les amours : Pardonne, Yves, de les utiliser ici au passé pour parler d’un autre.

 

Un après-midi, derrière son bureau, il avança légèrement le cou pour me dire d’une voix calme et profonde : « On est bien, on se marie ? »

Et je m’entendis alors articuler ces mots qui étaient tout le contraire de ce que je ressentais :

«  Je ne suis pas une femme avec laquelle on se marie ! »             < Parole maudite ! >

 

J’ai haï ces mots dès qu’ils furent prononcés. Je mis deux jours à comprendre leur tortueux cheminement.

 

Cette phrase était le purin de longues années d’adolescence solitaire : je n’étais jamais l’élue de ceux que je désirais - j’étais trop cérébrale, trop effrayante - toujours interdite de bonheur - alors que mon enfance avait été si belle, entourée de garçons dont j’étais la Squaw (jusqu’à faire croire que j’étais insensible aux brûlures indiennes pour qu’ils continuent à étreindre mon bras…)

 

A 28 ans, cet homme fut donc mon premier amour de femme : le premier appel du corps après les séductions intellectuelles qui me firent confondre, pendant 9 ans, l’admiration et  le désir

Mais il fut infernal.

 

Il ne cessait de me dire qu’il voulait de moi un enfant, mais passait tout son temps dans d’autres bras. J’étais sa femme-placard : une divinité domestique dans un écrin.

En deux ans, jamais un week-end, jamais une exposition ou un ciné, jamais un voyage. J’asphyxiais… jusqu’à ce que je lui impose de m’inviter à un bal masqué où il se rendait, entouré de sa bande - et de sa maîtresse du moment…

 

En une heure, j’avais confectionné un magnifique costume de Marco Polo : la tête sertie de longues mèches ondulées, et une redingote travestie de riches étoffes me donnaient l’air d’un derviche asiatique. Eux ne s’étaient pas prêtés au jeu des costumes. Quelques accessoires rudimentaires leur servaient de médiocre viatique, mais là-bas, dans cette ferme au milieu des terres, le Carnaval fondait de nouvelles hiérarchies. La fête honorait les masques dans la complicité joyeuse de l’identité choisie.

 

A cinq heures du matin, sous l’œil lumineux de la lune et devant un parterre d’hommes et d’adolescents médusés, je présentais ex cathedra les preuves ontologiques de l’existence de dieu (Descartes), puis la critique des preuves (Kant), puis la critique de la critique (Hegel).

J’avais rompu le sortilège de l’ombre !

 

Sylvie, la Romanesque,

Sylvie, la Princesse solitaire,

Sauvée du placard par les costumes de théâtre, la philosophie et la danse !

 

Je n’ai pas oublié cette leçon. Elle s’est cabrée en moi lorsque, sur mon lit, je t’ai refusé.

 

 

Et Nous, Yves, depuis notre rencontre aussi, nous nous plaisons jusqu'au ravissement, sauf que, peut-être, ton pari contre la peur de l’usure est d’opter pour l’inachèvement…