Le 16 septembre

 

ALEXANDRE

 

Quelqu’un de moins sensible et fragile que moi y aurait cru et aurait replongé.

C’était peut-être le bonheur, une maison au bord de la mer, un marin aux yeux gavés d’horizon qui rentre respectueusement au port… J’étais sa sirène : dans les voiles, il disait ne voir que moi.

Cela fut, j’ai entendu ces mots : si je meurs solitaire, je les veux en rondeau, en litanie, en psaume, tous ces mots qui crient que je fus aimée et que je ne sus qu’en faire.

 

Alexandre : le prince prussien de la « Sissi » de mon enfance, fatal surnom que ma mère, aveuglée par ses propres démons, a collé sur ma peau, ma mère qui récemment encore me présentant un dessin censé la représenter, exhibe un diadème de ballerine tout de plumes empanaché !

 

Alexandre le terrible, l’homme aux mille colères, victimes de ses humeurs, grand cheval impossible à arrêter dès qu’il s’emballe ; incapable de ce retour sur soi qui rend la crise intellectuellement intéressante parce qu’elle est l’occasion d’un effort d’explicitation. Ce fut l’homme qui m’arracha les cris les plus douloureux, ces cris de haine longtemps rentrée qui soudain déferlent et veulent tout anéantir, balayer l’autre et ce qui fut : faire table rase… Ces cris de l’être tout entier qui se révolte et hurle : «  plus jamais » !

 

Alexandre, trop emprunt de ses propres malaises pour vraiment écouter les miens, trop déçu par sa propre carrière pour ne pas trouver une funeste et facile compensation dans mon humiliation.

Il m’admirait pourtant et aimait à m’exhiber : dans ces dîners mondains que je hais pour craindre toujours d’y déchoir, ma présence le rassurait.

Tandem de choc, nos personnalités accouplées faisaient des envieux

-  l’apparence était somptueuse -

 

J’ai été fascinée par les allures aristocratiques de ce chef de bataillon, ce meneur de troupe, spécialiste des temps de crises modernes que sont les remue-ménages présidant aux assemblées générales d’actionnaires.

Alexandre, superbe d’assurance en situation de représentation quand il sait qu’un père symbolique le regarde et l’attend. Mâle en perpétuel mal d’adoubement, il fut sans doute, et contrairement aux apparences, le  moins « dominant » des hommes que j’ai aimés… et c’est sans doute aussi ce mélange étonnant de force et de vulnérabilité qui m’a d’abord attachée.

 

 - Trois années d’amour… et de guerre -

Maladivement sensibles, j’ai souvent pensé qu’un enfant né de nos deux fragilités eut été un monstre autistique… ou un génie… un héros qui aurait transformé la politique et marqué l’Histoire. Mais Alexandre, comme moi, avions trop à faire chacun de nous-même pour que le désir d’enfant, que l’un pour l’autre nous avons éprouvé - mais en décalé -  débouche sur la réalité d’un ovule fécondé.

 

 

« Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur » telle était la devise de cet homme infernal qui revint, tout repentant, quand il comprit qu’il m’avait perdue puisque j’en aimais un autre…

 

Il fut alors aussi disponible, aussi attentionné, aussi tendre qu’il avait pu être odieux, cruel, distant, les mois auparavant.

Je me souviendrais longtemps de cette double scène de l’hôpital saint Joseph : à quelques heures d’intervalle, deux hommes m’y ont pris la main. Tout en douceur et déférence, ils ont chacun posé leur front sur ma gorge pour se reposer là et goûter, un instant, l’apaisement de l’enfant dans le geste de l’époux.

Ecartelée entre la nouveauté fantasque d’Yves et la métamorphose de celui qui avait tant épuisé mes nerfs, j’aurais voulu être deux, me dédoubler pour me donner la chance de vivre pleinement chacune de ces deux histoires : voir de quoi elles seraient faites,  me cloner sur-le-champ et suivre avec la même conscience, la même personnalité, les deux routes. Ne pas avoir à regretter ces bifurcations aux pertes fatales.

 

Peut-être qu’à l’avenir la richesse s’exprimera-t-elle ainsi dans la capacité de se dédoubler, de se répandre, puis  de se reprendre… Le suicide serait aboli dans sa gravité, on cesserait de suivre une piste de vie quand la somme de douleur devient exorbitante, on réintégrerait un des clones qui mène son bonhomme de chemin dans une bifurcation antérieure…

 

Resterait seulement - et toujours ! - la même question angoissante, qui est la mienne aujourd’hui : vaut-il la peine d’endurer la douleur présente sous prétexte qu’elle puisse être l’antichambre d’un grand bonheur à vivre… dans un jour, un mois !… Un an… Dix ans ?

 

Vaut-il la peine de faire face, de supporter la morsure lancinante de l’amertume qui double tant d’instants de la vie de l’esseulé(e) ?

 

Nul ne le sait. Qui oserait le prédire ? Chacun, dans le désert amoureux est suspendu à cette loi : la porte est ouverte, le suicide facile, mais celui qui se retire du jeu ne saura jamais s’il eût été heureux demain.

 

 

Pour la première fois de ma vie, j’avais enfin l’opportunité de bénéficier de mes propres effets ! Enfin je n’avais pas travaillé pour une autre qui, après la rupture, glane les fruits si chèrement binés.

Il y a, selon Lelouch, deux types de femme : « celles qui nous apprennent les femmes et celles que l’on épouse » ! Enfin, après tant de crises, je redevenais, dans les yeux d’Alexandre, la femme que l’on épouse…

 

Je doute…

Des mouvements me portent à l’appeler, à courir de nouveau vers cette extravagante histoire : sa fascination pour la mer, sa découverte tardive de la nature, son polylinguisme batard, m’attirent… Je crois encore à son cœur alors qu’il fut le seul à me menacer : faute d’être mon aimé, il deviendrait mon ange damné, la force du mal qu’il déchaînerait sur ma vie…

Je ne vois aujourd’hui que la violence du désarroi dans ses velléités d’harcèlements… Mais il est probable que si je ne puis l’aimer à la mesure de son désir, il hantera effectivement d’enfer notre quotidien.

 

À trop nous attendre, nous nous sommes abîmés, irréversiblement…  Dure et triste leçon !

Amour, prend garde à Toi.