Dimanche 1er août

 

 

ÉPARGNÉE

 

 

J’avais préparé ma panoplie : comme une enfant un tantinet lubrique qui s’imagine dans des jeux d’adultes, j’avais palpé mes seins devant le miroir, hardiment disposé les mamelons au-dessus du balconnet de la guêpière, relevé le voile transparent de ma jupe et fait glisser ma main à la frontière délicatement brodée de mon string le plus suggestif ; déjà ma croupe se cambrait et mimait les coups de reins : les fantasmes ont dans le corps leurs lieux communs.

 

J’imaginais des costumes sombres impeccablement coupés qui contrastaient avec le blanc éclatant des chemises : aucun débraillé dans ce songe éveillé mais la discrétion masculine d’une élégance toute en retenue. D’ailleurs ces hommes étaient sans visage ; mon imagination ne s’attarda pas à les doter d’individualité : ce n’étaient que plastrons sur pattes de pantalon, mannequins accessoires, le décor entendu d’une scène d’excitation lascive qui t’était exclusivement destinée.

 

Vois comme je suis docile : ma fantaisie solitaire se coule dans tes mots, l’irréel de mon désir a fait corps du tien et c’est sans doute seulement là, dans l’imaginaire partagé, qu’on approche l’Equation Impossible que tu cherches à réaliser :

 

Deux amants qui « ne se quittent pas des yeux »

Et pourtant l’un qui choisit pour l’autre, (ou qui choisissent à deux) le tiers qui tranchera la Belle pendant que Ta Main, protectrice et jouissive, retient le caoutchouc et empoigne, à sa source, le sexe qui pénètre la fente.

 

Yves, tu as éveillé en moi le désir de ces jeux, comme si je les portais depuis toujours : depuis ces longues après-midi d’ennui à Armentières, lorsque, dans la chambre de ma mère, devant la grande glace de l’armoire ancienne, les sens enflammés par les corps dénudés des « Petites-femmes » de mon grand-père, j’essayais des poses, et entrouvrais les lèvres, le souffle soudain court d’un désir inconnu.

 

Le vide se fait plein. Les enfants solitaires, s’ils résistent à la folie, ont peuplé leur cerveau d’êtres chimériques avec lesquels rien n’est interdit. Toute aventure est sexuée et les scènes indéfiniment répétées m’avaient déflorée bien avant la réalité.

 

Peut-être est-ce aussi pour cela que je mis tant d’années à retrouver la voie corporelle du désir dans la vraie proximité.

Peut-être, est-ce finalement pour cela qu’il me fallait te rencontrer : Toi, l’Irréalité Incarnée, l’Impossible Amour à palper, celui qui conjuguait, dans l’attrait, la fidélité et la distance, mon aptitude à enflammer l’absence.

 

Très tôt, sans le comprendre, je l’ai pressenti

et sur le divan noir de ton atelier, toute vêtue, allongée sur toi,

 alors que tu pleurais de l’écartèlement de ton désir qui te rendait la vie impossible,

Je te l’ai dit :

 

«  Ça fait longtemps que je t’attends »

 

Ce soir, je frémis au décompte :

28 ans pour la spontanéité des fluides sans lesquels la pénétration est un calvaire.

40 ans pour sentir, enfin, le premier rugissement furtif des dragons caverneux.

Pour sortir de l’ornière intérieure : «  Ne quasi rien sentir… ou souffrir » 

 

Encore ai-je eu la chance d’inspirer toujours de joyeux et inventifs amants, tactiles et attentifs, patients au besoin, généreux. Dans la rareté de nos étreintes, tu le fus aussi : chaque fois, tu étoilas ma vie !

Mais tu fis bien plus… Toi qui m’appela un jour « ta Dernière » et que je peux nommer aujourd’hui, sur un registre au moins : « Mon Premier » !

 

J’avais décris pour toi la scène en croyant l’avoir déjà vécu complètement ; peut-être, est-ce parce que tu m’inspirais de l’écrire que tu me rendis capable de la vivre autrement.

 

Au demeurant, est-ce TOI seul et ta belle puissance ou Notre Amour Impossible qui m’a enfin animée ? Ce feu dont tes mots m’ont remplie et dont je cultive les braises épistolaires, comme on alimente la bouche d’une cheminée ; ce feu qui me conduisit à respecter l’intimité de ta chambre tout en traçant la piste clair-obscure qui te menait à moi ; ce feu qui me fait désirer toujours te surprendre pour mieux t’éprendre ; ce feu intérieur qui couve, insensé, depuis 6 mois… a dégelé la gangue qui anesthésiait mon col.

 

Imaginaire Amour, Capricieux Souverain de mon désir, Tendre Ami Versatile, Colérique, Impétueux, Insaisissable Amant, Corps massif, puissant, rond et doux que j’aime éperdument caresser, empoigner : c’est empalée sur Toi, au matin de cette nuit chaotique et loufoque que le voile qui embrumait cette parcelle de mon intérieur s’est déchiré. Chambre 510, Crowne Plaza, plusieurs fois, impérieuse, je te demandais de bouger, encore et encore. Etonnée de cette parcelle de moi que je ressentais là, pour la première fois.

 

 

Tu ne le savais pas lorsque tu me téléphonas au matin du dimanche : tendre et magnanime. Tu savais seulement avoir assez enflammé mon désir de toi pour que j’accepte de te suivre dans ce « jeu  des Chandelles »…

 

Et tu décidais de m’épargner.

 

Pour la première fois, tu identifias ce fantasme à un cauchemar : ta voix était profonde et claire, belle comme la lumière des plages lissées par le retrait de la marée. Je pris pour quelque chose qui ressemble à de l’amour, cette tendresse respectueuse qui trouvait finalement « injuste » de m'exposer. Tu avais retenu ces mots par lesquels, dans ta voiture, je tâchais de signifier ma propre fragilité érotico-affective ; tu admettais que « cela puisse me détruire », du moins, détruire mon rapport aux hommes, la sincère gaieté de mes élans amoureux. Tu comprenais surtout n’avoir plus besoin, à 51ans, de rejouer là-bas, et avec moi, ton échec avec une autre.

 

Noblesse, sagesse, tendresse, sérénité dominicale.

Je pressentais que ce retournement n’irait pas sans catastrophe…

Impossible Amour…

 

Du moins, ce matin là, dans un émouvant entrecroisement, chacun ayant fait le chemin qui mène à l’autre, tu renonçais aux Chandelles quand la veille au soir, je celais la lettre par laquelle j’acceptais, tremblante, de tâcher d’y accompagner ton désir.

 

 

CONTRAT AUX CHANDELLES

 

 

 Tu ouvres le bal :

 Tu es le Premier.

 Et,

 

… Quoi qu’il advienne …

 

 Tu le refermes dans l’Intimité d’un Lit

Où tes bras me sont offerts pour apaiser ma nuit

 

 

 

 

 

  Alors, dans le frais des draps,

 j’espère de Toi :

 

L’attention protectrice d’un père

pour la petite fille apeurée que je serai peut-être redevenue,

 

Le sourire d’un frère

pour la complicité dans les bêtises commises ensemble,

 

La poitrine d’un époux

pour le respect et la confiance

sans lesquels cette équipée défigurerait

 la noblesse de notre rencontre.

 

 

 

 Aux premières lueurs du jour, les rôles s’effacent…

 

 

 

 Puisque je ne suis rien dans ta vie,

 Cette nuit, soyons TOUT